Dans une étude de 2019, la sociologue Allison Daminger a décomposé le travail domestique en étapes de pensée qui le précèdent : anticiper ce qui va être nécessaire, repérer les options, décider, puis vérifier que cela fonctionne vraiment. Son constat : ces étapes ne se répartissent pas dans les couples comme se répartit l'exécution. Qui passe l'aspirateur, cela se discute. Qui porte toute la semaine dans sa tête qu'il faut le passer, presque jamais.
C'est de là que vient une fatigue que personne ne voit dans la maison. Elle ne vient pas de frotter, de laver ou de plier le linge. Elle vient du fait que cette seconde couche de travail ne peut pas être posée sur la table comme une preuve.
Ce qui n'est jamais compté
Chaque tâche comporte trois phases. Il faut d'abord que quelqu'un la remarque, puis que quelqu'un décide quand et comment elle sera faite, et seulement ensuite quelqu'un l'exécute. Une seule est visible, et c'est la dernière.
C'est pourquoi deux personnes peuvent avoir une conversation sur la maison où chacune a le sentiment de dire la vérité, tout en parlant d'autre chose. L'un compte les heures qu'il a passées à travailler. L'autre n'a rien à compter, car le travail invisible ne se mesure pas au chronomètre. Il tourne en arrière-plan pendant une réunion au bureau, pendant l'histoire du soir, et à l'instant même où l'on croit se reposer.
Un travail qui fonctionne ne laisse pas de trace. Quand l'enfant a son papier signé le vendredi, personne ne le remarque. On le remarque seulement lorsqu'il manque. La charge mentale bien portée se manifeste donc d'une seule manière : rien n'est arrivé.
Tous les deux disent la vérité
« Dis-moi juste quoi faire et je le fais. » Quand un homme prononce cette phrase, il est sincère dans la grande majorité des cas. Il ne fuit pas le travail et ne cherche à blesser personne. Il offre la seule chose qu'il voit à cet instant, c'est-à-dire ses bras.
Sauf qu'elle y entend quelque chose qu'il n'y a pas mis. Elle entend : c'est toujours toi qui tiens la liste. Elle reste donc la tour de contrôle du foyer, celle qui doit être au courant de tout en premier, et à son propre travail s'ajoute désormais celui de distribuer le sien. Une proposition d'aide vient en réalité de lui ajouter une tâche.
Aucun des deux ne ment. Ils parlent simplement de deux couches différentes du même foyer, et l'un ne sait pas montrer la sienne pendant que l'autre ne sait pas voir la sienne.
Pourquoi c'est si souvent elle
Pas parce que les femmes auraient un réglage inné pour l'organisation de la maison. La recherche ne dit pas cela, et ce ne serait qu'une excuse commode pour une situation qui s'est installée peu à peu, sans bruit.
Elle s'installe lorsque quelqu'un devient le parent par défaut, celui vers qui se tournent l'école, le médecin et l'autre parent dès qu'il y a quelque chose. Cela commence souvent au premier enfant, quand l'un des deux reste à la maison plus longtemps, et ensuite c'est la seule inertie qui tient l'ensemble. Celui à qui l'on s'est adressé une fois, on s'adresse encore à lui la fois suivante. Et celui qui est informé en premier, c'est dans sa tête que cela reste.
Au bout de quelques années, le résultat ressemble à un trait de caractère alors que ce n'est qu'un sentier tracé. C'est aussi pour cela qu'on ne le règle pas en demandant à l'un des deux de faire davantage d'efforts. Ce qui doit changer, c'est qui est au courant, pas qui exécute.
Quand la neutralité est plus confortable que la vérité
On a l'habitude de parler du foyer avec prudence, au pluriel et sans adresse. Les partenaires. Les parents. Les membres du foyer. Il y a une bonne raison à cela, car le mécanisme n'est effectivement pas lié au sexe et le même piège peut se refermer sur n'importe qui.
Cela a pourtant un prix. Quand on ne parle d'une chose que sans adresse, la personne qui la vit ne s'y reconnaît pas. Et les femmes qui portent cette couche du foyer depuis des années n'entendent pas vraiment : répartissez-vous mieux les choses. Elles entendent plutôt : ici non plus, personne ne le dira à voix haute.
Alors disons-le. Dans la plupart des foyers où ce sujet se pose, c'est la femme qui porte la charge mentale. Ce n'est pas une accusation adressée aux hommes, et ce n'est pas davantage l'ordre naturel des choses. C'est un constat, et un constat permet d'agir, contrairement à un ressenti qu'on ne parvient même pas à formuler.
Le pire n'est pas le travail
Celles qui l'ont vécu le savent : les tâches en elles-mêmes sont supportables. Ce qui ne l'est pas, c'est ce qui suit la phrase « mais moi aussi j'aide ».
Vient alors la démonstration. L'énumération. L'effort d'aligner assez d'exemples pour que l'autre comprenne qu'il n'y a là aucune exagération. Et ensuite le pire de tout : le moment où l'on renonce à prouver, parce que se taire est plus simple que de documenter à nouveau une chose qui nous paraît parfaitement évidente.
La dispute ne s'arrête pas pour autant, elle devient silencieuse. Il en reste le silence au dîner, la réponse sèche à une question anodine et un sentiment d'injustice qu'on ne peut expliquer à personne, parce qu'on ne peut pas l'étayer. Ce n'est de la mauvaise volonté ni chez l'un ni chez l'autre. C'est ce qui reste quand deux personnes n'ont rien sur quoi s'appuyer.
Ce qui change quand il y a un chiffre
Une conversation sur le foyer peut se mener de deux façons. Soit elle repose sur qui croit qui, soit sur ce que les deux ont sous les yeux.
La première ne finit jamais bien, car un des deux camps y passe son temps à convaincre. La seconde, si, parce qu'elle transforme « tu exagères ? » en « qu'est-ce qu'on en fait maintenant ? ». Et c'est la seule question capable de changer quoi que ce soit.
C'est exactement le rôle de l'indice d'équité. Il mesure le temps physique et la charge mentale, c'est-à-dire l'anticipation et le fait de tout garder en tête, et les affiche comme la part de chaque membre dans le fonctionnement du foyer. Ce n'est pas un verdict et il ne cherche pas de coupable. C'est une carte commune, où les deux regardent la même chose.
Et voici ce qu'on oublie souvent : cela aide tout autant l'homme. Il ne reçoit pas une accusation, il reçoit une vue d'ensemble. Il voit enfin ce qu'il ne voyait réellement pas, et il n'a plus à se défendre à chaque conversation sur la maison. Vivre avec quelqu'un qui se sent non entendu est une forme d'épuisement en soi, et y mettre fin soulage les deux côtés.
Un foyer où l'on ne prouve plus rien
Le travail ne disparaît pas. Il faudra toujours laver le linge et signer les papiers. Ce qui disparaît, c'est toute la couche supplémentaire qui l'accompagnait depuis des années : l'énumération, la justification et le décompte silencieux des rancunes.
La plupart des femmes ne demandent pas que leur partenaire en fasse plus. Elles demandent qu'il sache tout ce qui est fait. C'est là toute la différence entre aider et être partenaire, et elle est bien plus grande qu'il n'y paraît.
Être entendue ne veut pas dire avoir raison. Cela veut dire que personne n'a plus à le prouver.
Family Fair Play est né précisément pour cela, pour que cette conversation n'ait plus à se tenir de mémoire. L'application mesure la charge physique et mentale de chaque membre du foyer et la montre aux deux en même temps, sur un même écran.