C'est samedi matin, et Mathis, huit ans, annonce dans la cuisine qu'aujourd'hui, c'est lui qui fait les crêpes. Tout seul. Le lait est sur le plan de travail, la farine dans le saladier et un peu à côté, et un œuf vient de rouler par terre.
Le parent dans l'embrasure de la porte a envie de crier que ce serait fait en dix minutes et sans désordre. Au lieu de cela, il s'assoit près de la machine à café et demande : « Tu as besoin d'aide pour la poêle, ou tu essaies seul ? »
La première crêpe est épaisse et brûlée. La troisième est déjà plutôt réussie. Et Mathis les porte à table comme s'il avait gagné une médaille.
Pourquoi c'est plus facile de faire soi-même
Tous les parents connaissent ce moment. L'enfant veut aider, mais cela prendra trois fois plus de temps et le résultat sera moins bon. C'est lundi matin, personne n'a le temps, alors le parent le fait lui-même.
À court terme, c'est raisonnable. À long terme, cela veut dire que l'enfant n'apprend rien et que le travail reste aux adultes. S'y ajoute un travail invisible dont on parle peu : tant qu'un enfant ne maîtrise pas une tâche, quelqu'un doit lui apprendre, corriger et attendre patiemment. C'est un investissement qui rapporte, mais qui coûte d'abord du temps.
Un échafaudage qu'on retire peu à peu
En 1976, les psychologues David Wood, Jerome Bruner et Gail Ross ont décrit comment un adulte aide un enfant à réaliser une tâche qu'il ne pourrait pas encore accomplir seul. Au début, l'adulte fait beaucoup, puis il retire progressivement son aide jusqu'à ce que l'enfant y arrive sans lui. Ils ont appelé cela l'étayage, en anglais scaffolding : un échafaudage indispensable pendant la construction, que l'on démonte ensuite.
Pour les tâches ménagères, cela se découpe en quatre étapes :
- Je fais, tu regardes. L'enfant voit toute la démarche et peut poser des questions.
- On fait ensemble. Chacun fait une partie, l'adulte explique.
- Tu fais, je suis là. L'adulte n'intervient qu'en cas de risque de blessure ou de dégât.
- Tu fais seul. La tâche appartient à l'enfant, y compris le fait de remarquer quand elle est à faire. Dans Family Fair Play, l'enfant peut la cocher lui-même dans le kiosque et, si vous le souhaitez, un parent confirme qu'elle est faite.
La troisième étape est la plus difficile. La main part toute seule pour redresser la nappe posée de travers. Mais si vous la corrigez, l'enfant apprend que son travail ne suffit pas.
Ce qu'un enfant peut faire à quel âge
Chaque enfant est différent, mais ceci peut servir de repère :
- Deux à trois ans : les jouets dans la caisse, les chaussettes dans le panier, essuyer de l'eau renversée.
- Quatre à cinq ans : mettre la table, nourrir un animal sous surveillance, trier le linge par couleur.
- Six à huit ans : faire son lit, préparer une tartine simple, sortir le tri sélectif, arroser les plantes.
- Neuf à onze ans : passer l'aspirateur, remplir le lave-vaisselle, cuisiner un plat simple sous surveillance, préparer son cartable.
- Douze à quatorze ans : laver et plier son propre linge, préparer seul un plat simple, faire des courses avec une liste.
- À partir de quinze ans : prévoir les repas d'une journée, régler une petite démarche, gérer son propre emploi du temps.
Plus important que l'âge : l'enfant considère-t-il vraiment la tâche comme la sienne ? Un enfant de six ans qui remarque tout seul que les plantes ont soif en fait plus qu'un enfant de douze ans qui passe l'aspirateur seulement quand on le lui demande.
Ce que « fini » veut dire
Beaucoup de disputes viennent du fait que l'enfant et le parent ne se font pas la même idée d'un travail terminé. Pour l'enfant, le lit est fait quand la couette est dessus. Pour le parent, quand l'oreiller est à sa place et la couette bien tirée.
Mettez-vous d'accord à l'avance sur ce que « fini » veut dire. Avec les petits, une photo d'un lit fait au mur aide. Avec les plus grands, une courte liste. Et placez la barre raisonnablement : au début, un lit fait « assez bien » suffit. Les accords simples tiennent mieux que les exigences parfaites.
Le repos vient plus tard
Les premières semaines, l'autonomie de votre enfant vous coûtera plus de temps, pas moins. Après quelques mois, cela s'inverse. Une tâche que l'enfant fait seul est une tâche que vous n'avez plus à faire, ni même à garder en tête.
Prenez alors vraiment ce temps pour vous. Le repos n'est pas une récompense pour avoir appris à votre enfant à travailler, mais la raison pour laquelle cela en valait la peine.
Des crêpes, un mois plus tard
Mathis fait des crêpes tous les samedis. La farine reste dans le saladier et l'œuf sur le plan de travail. Le parent boit son café en lisant le journal.
Ce n'est pas le petit déjeuner le plus rapide du monde. Mais c'est le premier petit déjeuner préparé par quelqu'un d'autre qu'un adulte, et Mathis en est plus fier que de tout ce qu'il a jamais reçu tout prêt.